Qu'est-ce qu'un conseil ouvrier ?
Une assemblée de travailleurs qui décide et exécute elle-même, et qui ne délègue qu'à des mandataires révocables à tout instant. Pour la revue, c'est la seule forme de pouvoir qui ne se sépare pas de ceux qui l'exercent.
Le mot traduit le russe soviet, qui veut dire conseil. Il désigne une forme d'organisation apparue à plusieurs reprises dans les révolutions du XXe siècle : les ouvriers d'une usine, d'un quartier, d'une ville se réunissent, prennent les décisions, et envoient à des assemblées plus larges des délégués qui ne parlent qu'en leur nom et peuvent être rappelés à tout moment. Le n° 12 de la revue, paru en septembre 1969, en donne la règle sous sa forme la plus stricte :
La prochaine révolution ne reconnaîtra comme Conseils que les assemblées générales souveraines de la base, dans les entreprises et les quartiers ; et leurs délégués toujours révocables dépendant d’elles seules.
Trois traits en ressortent. Le pouvoir appartient à l'assemblée de base, pas à un comité élu au-dessus d'elle. Le délégué reçoit un mandat, et rien de plus. Et la même assemblée décide et fait exécuter : il n'y a pas d'administration distincte qui appliquerait ce que d'autres ont voté. Debord voit dans cette forme la réponse politique à tout ce que son livre décrit. Le spectacle sépare les gens de leur propre activité ; le conseil est le lieu où cette activité leur revient.
Où les conseils sont-ils apparus ?
Dans les révolutions du siècle, de la Russie de 1905 à la Hongrie de 1956, chaque fois brièvement. René Riesel en fait l'histoire dans le dernier numéro de la revue.
L'article de Riesel, Préliminaires sur les conseils et l'organisation conseilliste, s'ouvre sur un mot d'ordre des marins de Cronstadt, révoltés contre le pouvoir bolchevik : « Tout le pouvoir aux Soviets et non aux partis ». Depuis que l'État soviétique s'est dressé sur le cadavre du pouvoir des soviets, écrit-il, le mot de soviet a cessé de signifier conseil, et les révolutions n'ont fait que reprendre cette revendication. Il passe ensuite en revue les moments où la forme a surgi : Moscou et Saint-Pétersbourg en 1905, Turin en 1920 autour des usines Fiat, l'Allemagne de 1918-1919, Budapest en 1956, où un Conseil ouvrier central du Grand Budapest se constitue le 14 novembre.
Marx avait salué dans la Commune de Paris, en 1871, « la forme politique enfin découverte sous laquelle l’émancipation économique du travail pouvait être réalisée ». Riesel rappelle la phrase, et note que les traits qui annonçaient les conseils se trouvaient moins dans la Commune élue que dans le Comité central de la Garde nationale, composé de délégués. Debord, deux ans plus tôt, appliquait déjà la formule de Marx aux conseils ouvriers, à la thèse 116 de La Société du spectacle.
Un exemple
Riesel s'arrête sur l'origine du premier soviet. À Moscou, le 19 septembre 1905, les typographes de l'imprimerie Sytine se mettent en grève, notamment parce qu'ils veulent que les signes de ponctuation soient comptés parmi les mille caractères sur lesquels on calcule leur salaire aux pièces. Cinquante imprimeries suivent. Le 25 septembre, les imprimeurs de Moscou constituent un conseil, et le 3 octobre plusieurs corporations décident d'en former un pour tous les ouvriers de la ville.
L'exemple sert à Riesel pour montrer que la forme vient de la base ouvrière et non d'une direction de parti, même si ceux qui l'ont trouvée appartenaient souvent, note-t-il, à une fraction socialiste. Elle apparaît au début d'une grève, à partir d'une revendication minuscule, quand des travailleurs en lutte ont besoin de se coordonner. Riesel conteste d'ailleurs le récit de Trotsky, qui attribue l'initiative du soviet de Pétersbourg à une organisation social-démocrate.
Contre quoi le conseil est-il pensé ?
Contre la représentation sous toutes ses formes : le parti, le syndicat, l'État, et même le comité qui prétendrait parler au nom de l'assemblée.
Le prolétariat, selon Debord, a été vaincu au XXe siècle par ses représentants autant que par ses ennemis. Le conseil est la forme qui coupe court à ce mécanisme. La thèse 117 la définit par un cercle :
Dans le pouvoir des Conseils, qui doit supplanter internationalement tout autre pouvoir, le mouvement prolétarien est son propre produit, et ce produit est le producteur même.
Le mouvement ne produit rien qui se détacherait de lui, pas d'appareil, pas de chefs, pas d'État. Ceux qui agissent sont ce que leur action fait. C'est l'inverse exact du spectacle, où l'activité des hommes leur revient sous la forme d'images qu'ils contemplent, et de la représentation politique, où un mandataire finit par gouverner ceux qui l'ont désigné.
Riesel pousse la règle jusqu'au bout. Les conseils historiques étaient presque toujours des conseils de délégués, et l'assemblée de base y faisait figure de simple corps électoral. Pour lui, la séparation commence là :
Ici déjà réside un principe de séparation, qui ne peut être surmonté qu’en faisant des assemblées générales locales de tous les prolétaires en révolution le Conseil lui-même, d’où toute délégation doit tirer à tout instant son pouvoir.
Pourquoi les conseils ont-ils toujours été vaincus ?
Par les armes de leurs adversaires, et par leurs propres limites. La revue les étudie pour cette raison : ce que le conseil devrait être se lit en creux dans ce qui lui a manqué.
Riesel relève ces limites une à une. À Saint-Pétersbourg, les délégués révocables ont abandonné une grande part de leur pouvoir à un comité exécutif où les partis pesaient lourd. En Allemagne, en 1918-1919, les conseils d'ouvriers et de soldats sont restés en majorité dominés par la bureaucratie social-démocrate. À Turin, une partie des partisans du mouvement voyait dans le conseil d'usine le début d'un État ouvrier, et d'autres ménageaient les syndicats. À Budapest, les conseils hongrois, seul pouvoir effectif dans le pays face aux troupes russes, ont eux-mêmes demandé des élections parlementaires. Partout le conseil a toléré à côté de lui, ou au-dessus de lui, une autorité qui n'était pas lui.
La revue n'en conclut pas à l'échec de la forme. Le livre de Debord dit l'inverse :
Dans le nouveau moment de la critique prolétarienne, ce résultat revient comme le seul point invaincu du mouvement vaincu.
Le mouvement ouvrier a perdu ses batailles, et ses organisations sont devenues des pouvoirs séparés. Les conseils, eux, n'ont jamais trahi, faute d'avoir duré. Ils restent la seule de ses inventions qui n'ait pas été retournée contre lui. L'Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays, publiée par l'I.S. en 1965 et reprise au n° 10, salue encore les conseils ouvriers de Hongrie, « défaits en 1956 par l’Armée dite Rouge ».
Que devient l'idée dans l'I.S. ?
Elle devient son programme. En 1967 l'I.S. définit toute organisation révolutionnaire par le but du pouvoir des conseils, et en mai 1968 les situationnistes fondent un conseil.
La « Définition minimum des organisations révolutionnaires », adoptée par la 7e Conférence de l'I.S. et publiée dans le n° 11 en octobre 1967, commence ainsi :
Considérant que le seul but d’une organisation révolutionnaire est l’abolition des classes existantes par une voie qui n’entraîne pas une nouvelle division de la société, nous qualifions de révolutionnaire toute organisation qui poursuit avec conséquence la réalisation internationale du pouvoir absolu des Conseils Ouvriers, tel qu’il a été esquissé par l’expérience des révolutions prolétariennes de ce siècle.
Le 17 mai 1968, les situationnistes quittent le Comité d'occupation de la Sorbonne et fondent le Conseil pour le maintien des occupations, qui diffuse tracts et affiches. Un an plus tard, le n° 12 tire la leçon du mouvement : il faudra former des organisations conseillistes de travailleurs, et leur première tâche sera de combattre une idéologie conseilliste qui voudrait élire des conseils au-dessus des assemblées. Dans le même numéro, Raoul Vaneigem lie les conseils à l'autogestion généralisée, et Riesel conclut : « Les Conseils sont la seule puissance, ou ne sont rien. »
On lit souvent Un conseil ouvrier serait une démocratie représentative à la base : on élit un conseil, qui décide pour les autres.
Ce que disent les textes La revue rejette expressément ce modèle. Le n° 12 se moque d'un groupe toulousain qui proposait d'élire des conseils ouvriers au-dessus des assemblées générales, celles-ci n'ayant plus qu'à ratifier. Le conseil, pour elle, est l'assemblée elle-même ; les délégués n'en sont que les mandataires.
On lit souvent Les conseils seraient les soviets de l'Union soviétique, donc le modèle du régime russe.
Ce que disent les textes Riesel écrit le contraire : la contre-révolution bolchevique a dressé l'État soviétique sur le cadavre du pouvoir des soviets, et le mot a cessé de signifier conseil. Les révoltes contre ce régime, de Cronstadt à Budapest, ont repris la revendication des conseils contre lui.
Vérifier sa compréhension
Quelle différence y a-t-il entre un délégué de conseil et un député ?
Le député reçoit un pouvoir pour la durée de son mandat et décide à la place de ses électeurs. Le délégué reçoit un mandat de son assemblée, ne parle qu'en son nom, et peut être rappelé à tout instant. Le pouvoir reste à l'assemblée de base.
Pourquoi René Riesel juge-t-il insuffisants la plupart des conseils historiques ?
Parce qu'ils étaient presque toujours des conseils de délégués, où l'assemblée de base n'était qu'un corps électoral. Pour lui, la séparation commence là : le conseil doit être l'assemblée générale elle-même, d'où toute délégation tire à tout instant son pouvoir.
En quoi le conseil est-il, pour Debord, le contraire du spectacle ?
Le spectacle rend aux hommes leur propre activité sous la forme d'images qu'ils contemplent. Dans le conseil, le mouvement ne produit rien qui se détache de lui : ceux qui agissent décident eux-mêmes, sans représentants qui parleraient à leur place.