Qu'est-ce qu'un temps pseudo-cyclique ?
C'est le temps de la vie hors du travail dans une société industrielle. Il revient comme les saisons, mais ce retour est fabriqué par l'organisation du travail : la semaine et son week-end, l'année et ses congés.
Debord développe le mot au chapitre VI de La Société du spectacle (1967), intitulé « Le temps spectaculaire ». Il assemble deux idées. Cyclique : le temps revient sur lui-même, comme celui des sociétés paysannes, réglé sur le jour et la nuit, les semailles et les moissons. Pseudo : ce retour est produit, puis vendu, au lieu d'être donné par la nature. On retrouve chaque semaine le même vendredi soir et chaque année le même départ en vacances, mais ce rythme a été fixé par l'usine et le bureau.
Le concept appartient à une histoire du temps que le livre raconte en deux chapitres. Le chapitre V, « Temps et histoire », va des sociétés sans histoire jusqu'à la bourgeoisie. Le chapitre VI décrit ce que la société moderne donne aux gens en échange du temps historique qu'elle leur retire. Pour comprendre le faux cycle, il faut d'abord voir quel était le premier.
Quel temps cyclique imite-t-il ?
Celui des sociétés agraires, réglé par les saisons. Debord en fait le premier âge d'une histoire du temps qui en compte trois.
Le passage du nomadisme pastoral à l’agriculture sédentaire est la fin de la liberté paresseuse et sans contenu, le début du labeur. Le mode de production agraire en général, dominé par le rythme des saisons, est la base du temps cyclique pleinement constitué.
Dans ce temps-là, ce qui compte est ce qui revient. Le travail suit l'année, et la pensée de la société s'emploie, selon Debord, à nier le passage du temps : le mythe raconte une origine qui se répète. Un deuxième temps apparaît avec les maîtres, ceux qui ont le loisir de faire la guerre, de fonder des dynasties, de faire écrire leurs chroniques. Ce temps-là est irréversible, un règne ne recommence pas. Mais il appartient à une minorité : les puissants ont une histoire, les autres gardent leurs saisons.
Le troisième âge est celui de la bourgeoisie. Pour elle le temps est une valeur qu'on fait fructifier, et elle impose à la société entière le temps irréversible du travail. Debord ajoute que cette classe, après avoir fait entrer tout le monde dans l'histoire, en interdit l'usage : son économie a besoin que le temps avance, son pouvoir a peur que l'histoire arrive. Le temps pseudo-cyclique est la réponse pratique à cette contradiction. Il occupe la vie des gens sans leur rendre l'histoire.
D'où vient le retour fabriqué ?
Du temps de la production, découpé en unités égales. Le temps pseudo-cyclique en est la face consommable : ce que le travail laisse libre, organisé à son image.
Le temps de la production, le temps-marchandise, est une accumulation infinie d’intervalles équivalents. C’est l’abstraction du temps irréversible, dont tous les segments doivent prouver sur le chronomètre leur seule égalité quantitative.
Une heure d'atelier vaut une autre heure d'atelier, et le chronomètre le vérifie. Ce temps ne revient jamais, il s'additionne. La vie hors du travail ne lui échappe pas : Debord en fait le complément du temps vendu. On consomme le soir, le dimanche ou l'été un temps de même forme, fait d'heures interchangeables, qu'il faut ensuite habiller de signes particuliers pour qu'il ait l'air vécu. Et cette vie retrouve la forme du retour parce qu'elle obéit à une contrainte qu'elle n'a pas choisie. La nature commandait le cycle ancien, le travail aliéné commande le nouveau.
Ce temps devient enfin une marchandise. Ce qui était disponible se découpe et se revend en emplois du temps tout prêts : séjours, forfaits, saisons. La revue l'avait écrit en 1964, en répondant à ceux qui la croyaient à l'avant-garde de la société des loisirs :
La société des loisirs est une apparence qui recouvre un certain type de production-consommation de l’espace-temps social. Si le temps du travail productif proprement dit se réduit, l’armée de réserve de la vie industrielle va travailler dans la consommation. Tout le monde est successivement ouvrier et matière première dans l’industrie des vacances, des loisirs, du spectacle.
Un exemple
Prenons l'année d'un salarié : des semaines de travail coupées par des week-ends, onze mois d'activité et un mois de congé. Chaque cycle a l'air naturel. Il est pourtant réglé par le contrat de travail, et c'est lui qui décide quand l'on part et quand l'on revient. La revue cite en 1966 une publicité du Club Méditerranée qui reproche à la vie urbaine d'avoir « découpé le temps en tranches pour y cloisonner les hommes ». Elle relève que le club aspire lui-même à une tranche du temps, lui dont la publicité, citée dans le même article, déclare que « son rôle se borne à un douzième de la vie ».
Un numéro plus ancien avait déjà décrit ces villages de vacances, qui prennent le contre-pied du « genre de vie mené pendant quarante-neuf semaines de travail ». Le décor y est polynésien, « de pacotille » selon la revue. Ce qui revient chaque été est le même départ, à la même date, pour la même durée. Le mot de Debord désigne ce genre de retour : un retour qui imite celui des saisons et dont le calendrier est celui de l'entreprise.
La revue avait-elle déjà le mot ?
Une fois, en mars 1966, dans un texte signé Théo Frey. L'expression y désigne déjà le temps du quotidien, et Frey craint qu'on aille plus loin.
Est visée la constitution d’un gigantesque dispositif destiné à « recycler » le temps linéaire au profit d’un temps expurgé et « rétréci », le temps mécanique, combinatoire et sans histoire des machines, qui engloberait le temps pseudo-cyclique du quotidien dans un temps néo-cyclique généralisé
Frey écrit dans le n° 10, un an et demi avant le livre. Son article porte sur l'aménagement de l'espace, de l'appartement au territoire entier, par lequel le pouvoir entend s'assurer de l'avenir. Il observe qu'on consomme désormais moins de l'espace que du temps, et que le pouvoir cherche à vider ce temps de ce qui pourrait arriver d'imprévu. Le temps pseudo-cyclique du quotidien est chez lui un fait acquis ; ce qui l'inquiète est son extension à tout, dans un temps de la résignation où plus rien ne doit changer.
Les textes servis ici ne permettent pas de dire qui a forgé le mot. La revue est une œuvre collective, et le livre paraît en novembre 1967. On constate seulement que l'expression circulait dans l'I.S. avant le chapitre VI, et qu'elle y avait déjà le sens que Debord lui donne.
En quoi ce cycle est-il faux ?
En ce qu'il fait vivre comme un retour un monde qui change sans cesse. L'ancien cycle donnait une illusion d'immobilité, que l'on vivait vraiment ; le nouveau donne à un changement réel la forme de la répétition.
Debord compare les deux temps cycliques terme à terme. Dans la société agraire, on travaillait et l'on consommait au même rythme : la fête suivait la récolte. Dans l'économie moderne, les deux se séparent. On produit dans un temps qui va droit devant lui, et l'on consomme dans un temps qui fait semblant de revenir. Le monde moderne se transforme plus vite qu'aucun autre, mais chacun n'en éprouve que la répétition : nouvelle saison, nouveau modèle, nouvelle édition du même festival.
La mode en donne la figure. Elle propose au regard une suite de nouveautés qui se chassent et se recombinent. Debord n'y voit qu'une surface : ce qui donne son style à une époque se trouve dans ce qui tend à la transformer, et que l'agitation des nouveautés recouvre. Le temps pseudo-cyclique est ainsi le temps de la vie quotidienne tenue en retard. Sa face d'image, celle qu'on regarde sur les écrans, porte un autre nom dans le livre : le temps spectaculaire.
On lit souvent Debord regretterait le temps cyclique des paysans et voudrait qu'on retrouve le rythme naturel des saisons.
Ce que disent les textes Le chapitre V décrit le cycle agraire comme le début du labeur, et le chapitre VI finit sur le programme inverse : un temps irréversible rendu aux individus et aux groupes, vécu sur le mode du jeu (thèse 163). Ce que Debord reproche au faux cycle, c'est d'empêcher l'usage du temps historique.
On lit souvent Le mot désignerait les cycles économiques, l'alternance des crises et des reprises.
Ce que disent les textes Il désigne le temps vécu hors du travail. Debord se moquait même, en 1961, de ceux qui attendent les crises à l'ancienne : les formes nouvelles de la crise, disait-il, restent inaperçues de ceux qui s'obstinent à supputer « l’échéance classique des prochaines crises cycliques de l’économie ».
Vérifier sa compréhension
Pourquoi le temps des vacances est-il, pour Debord, cyclique et faux à la fois ?
Cyclique, parce qu'il revient chaque année à date fixe, comme une saison. Faux, parce que ce retour n'est pas donné par la nature : il est réglé par le calendrier du travail, et vendu sous forme de séjours tout prêts.
Quel rapport Debord établit-il entre le temps de l'usine et le temps libre ?
Le temps libre est le complément du temps de travail. Il a la même forme, des heures interchangeables, et il dépend de lui. Ce qui change est la fonction : l'un se vend comme travail, l'autre s'achète comme loisir.
En quoi le cycle moderne diffère-t-il du cycle des sociétés agraires ?
Dans la société agraire, on travaillait et l'on consommait au même rythme, et l'immobilité était vécue. Dans l'économie moderne, la production avance sans retour tandis que la consommation fait semblant de revenir : un monde qui change réellement n'est éprouvé que comme répétition.