Qu'est-ce que la bureaucratie, pour Debord ?
Une classe dominante. Elle possède l'économie collectivement, par l'État, là où la bourgeoisie la possède par la propriété privée.
Dans la langue courante, la bureaucratie désigne la lourdeur des administrations : les guichets, les formulaires, les délais. Debord donne au mot un autre sens, politique. Il nomme ainsi la couche dirigeante des pays dits socialistes, l'Union soviétique d'abord, puis la Chine, l'Europe de l'Est et plusieurs pays nouvellement indépendants. Dans ces pays, il n'y a plus de capitalistes au sens ordinaire. Les usines appartiennent à l'État, et l'État au parti. Ceux qui dirigent le parti disposent donc du travail de toute la société, sans qu'aucun d'eux en soit propriétaire.
Faut-il y voir une classe, ou une simple déformation d'un État ouvrier ? La question a divisé les marxistes. Trotsky tenait pour la seconde réponse. Le n° 12 de la revue, en septembre 1969, lui en fait le reproche :
En refusant de reconnaître la bureaucratie au pouvoir pour ce qu’elle est, à savoir une nouvelle classe exploiteuse, ce Hegel de la révolution trahie s’est interdit d’en fournir la véritable critique.
Au chapitre IV de La Société du spectacle, Debord décrit cette classe comme une remplaçante. Là où la bourgeoisie était faible ou absente, en Russie, en Chine, en Algérie, la bureaucratie prend sa place pour accomplir ce qu'elle aurait fait : industrialiser, accumuler, faire travailler. Elle ne supprime ni la marchandise ni le salariat. Elle les gère.
Comment possède-t-on sans être propriétaire ?
En appartenant au corps. Aucun bureaucrate ne possède rien en propre ; chacun n'a part à la richesse commune qu'à travers sa place dans l'appareil, que le sommet peut lui retirer.
Un bourgeois peut montrer un titre de propriété. Un bureaucrate n'a que son rang. Sa part du produit social dépend de la position que lui donne la hiérarchie, et cette position dépend à son tour de ceux qui sont au-dessus de lui. D'où un trait que la revue tient pour constitutif, dans un texte non signé du n° 11 consacré à la crise chinoise :
Mais toujours la bureaucratie, que son mode d’appropriation de l’économie oblige à être centralisée, car il lui faut tirer d’elle-même la garantie hiérarchique de toute participation à son appropriation collective du surproduit social, s’est épurée à partir du sommet.
La centralisation découle donc du mode de possession. Si chacun n'existe comme possédant que par le corps, il faut une instance qui décide qui en fait partie. Debord en tire une explication de la terreur stalinienne : elle frappe aussi les bureaucrates, parce que la cohésion de la classe exige qu'une personne trace et retrace sa frontière. Le culte du chef en découle. La classe, qui ne peut pas se montrer comme classe, se montre dans un homme.
Un exemple
La revue décrit le rituel de l'épuration soviétique à travers le cas de Béria : « Béria doit être d’abord tué ; puis jugé ; alors on peut pourchasser sa faction ». Le sommet tranche d'abord, en silence. La justification vient ensuite, puis la répression descend à chaque étage de l'appareil. Le pouvoir qui abat définit, par le même geste, qui était coupable et qui reste le pouvoir.
C'est justement ce qui a manqué en Chine en 1966-1967, selon le même texte. Les adversaires sont restés en place, ils se sont combattus en public au nom du même dogme, et la crise est descendue jusqu'aux masses. La revue en conclut que la classe dominante chinoise s'est cassée en deux, ce qu'aucune bureaucratie n'avait connu jusque-là.
Pourquoi la bureaucratie a-t-elle besoin du mensonge ?
Parce qu'elle règne au nom du prolétariat qu'elle exploite. Elle doit nier qu'elle existe comme classe, et réécrire son passé pour rester d'accord avec ce qu'elle proclame.
La bourgeoisie peut dire qu'elle possède les usines ; la loi le dit pour elle. La bureaucratie ne le peut pas. Elle tire sa légitimité de la révolution ouvrière dont elle est sortie, et elle doit donc taire le titre sous lequel elle domine. Le n° 8 de la revue, en 1963, rappelle que c'est par le détour de l'idéologie dans le mouvement ouvrier que la bureaucratie a constitué son pouvoir en Russie, et qu'une idéologie protégée par une police devient mensonge systématique. Debord en fait le cœur de sa lecture du stalinisme :
L’idéologie qui se matérialise ici n’a pas transformé économiquement le monde, comme le capitalisme parvenu au stade de l’abondance ; elle a seulement transformé policièrement la perception.
Le capitalisme occidental impose sa vision du monde en remplissant le monde de marchandises. La bureaucratie n'en a pas les moyens : elle impose la sienne par la police. Elle réécrit l'histoire, jusqu'aux événements eux-mêmes, et livre le passé à la police. Debord y voit aussi sa faiblesse. Une économie industrielle a besoin de chiffres justes, et un pouvoir qui ment sur tout finit par planifier sur des chiffres faux.
Quel rapport avec le spectacle ?
La bureaucratie produit la forme concentrée du spectacle : une seule image, celle du chef, à admirer et à consommer passivement. Le capitalisme occidental produit la forme diffuse.
Debord distingue deux formes du spectacle. Le spectaculaire concentré rassemble l'image du bien sur un seul homme et un seul discours ; il appartient au capitalisme bureaucratique. Le spectaculaire diffus disperse cette image dans l'abondance des marchandises ; il appartient au capitalisme du marché. La revue en donne une illustration en 1967 : une image de foule chinoise disposée de manière à composer un portrait de Mao, qu'elle présente comme un « cas-limite de spectaculaire concentré du pouvoir étatique ».
Les deux formes ne s'opposent qu'en apparence. L'image révolutionnaire que la bureaucratie offrait au monde servait au capitalisme, dit la revue, « comme sa pseudo-négation et comme son soutien effectif » : elle canalisait toute contestation vers un faux choix entre deux blocs. Le mot déborde d'ailleurs le bloc de l'Est : dès 1961, Debord parlait du « capitalisme moderne bureaucratisé » pour décrire l'Occident. La classe bureaucratique au sens strict est celle des pays dits socialistes, mais la bureaucratisation gagne les deux côtés du rideau de fer.
Comment la revue suit-elle les crises du monde bureaucratique ?
Numéro après numéro, de l'Algérie de 1965 à la Chine de 1967 et à la Tchécoslovaquie de 1968. Elle y lit chaque fois la même classe, aux prises avec les travailleurs qu'elle prétend représenter.
Le n° 10 analyse le coup d'État de Boumedienne, le 19 juin 1965, comme une réorganisation interne de la classe au pouvoir :
La classe dominante algérienne, avant comme après le 19 juin, est une bureaucratie en formation. Elle poursuit sa constitution en changeant partiellement le mode de répartition politique du pouvoir. Certaines couches de cette bureaucratie (militaire, technocratique) prennent la prééminence sur d’autres (politique et syndicale).
Le n° 12 revient sur le printemps de Prague et sur l'intervention russe en Tchécoslovaquie. Il rappelle ce qu'écrivait, un mois avant les chars, le livre Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations : l'appropriation bureaucratique de la société est inséparable d'une possession totalitaire de l'État et du règne absolu de son idéologie. Une liberté d'expression réelle aurait démasqué la propriété bureaucratique. Il ne restait que deux issues, la répression ou l'assaut des travailleurs, et la première l'a emporté. Contre cette classe, la revue ne propose aucun retour au marché. Elle propose le pouvoir des conseils ouvriers, que les révoltes de Budapest en 1956 avaient déjà opposé à la bureaucratie.
On lit souvent La bureaucratie serait la lenteur et la paperasse des administrations.
Ce que disent les textes Chez Debord, le mot désigne une classe sociale : celle qui possède collectivement l'économie par l'État, dans les pays dits socialistes. La lourdeur administrative en est au plus un symptôme.
On lit souvent Critiquer l'Union soviétique et la Chine reviendrait à prendre le parti de l'Occident.
Ce que disent les textes La revue tient les deux blocs pour deux gestions du même monde, la marchandise et le salariat compris. Elle attaque la bureaucratie au nom des conseils ouvriers qu'elle a écrasés, de Cronstadt à Budapest, et non au nom de la démocratie parlementaire.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la revue reproche-t-elle à Trotsky son analyse de l'URSS ?
Parce que Trotsky refusait de voir dans la bureaucratie stalinienne une classe dominante. La revue soutient que la bureaucratie au pouvoir est une nouvelle classe exploiteuse, et qu'en refusant de le reconnaître Trotsky s'est interdit d'en faire la critique.
Pourquoi la bureaucratie est-elle obligée d'être centralisée ?
Parce qu'aucun de ses membres ne possède rien en propre. Chacun n'a de part à la propriété collective que par sa place dans la hiérarchie, et il faut une instance au sommet pour garantir ces places et décider qui fait partie du corps.
Que veut dire Debord quand il écrit que l'idéologie stalinienne a transformé policièrement la perception ?
Que la bureaucratie n'a pas pu imposer sa vision du monde par l'abondance des marchandises, comme le capitalisme occidental. Elle l'impose par la contrainte : elle réécrit le passé, interdit ce qui la contredit, et fait tenir ses proclamations lieu de réalité.