Qu'est-ce que la conscience de classe ?
Le savoir qu'une classe a de sa situation et de ce qu'elle peut en faire. Pour Debord, le prolétariat n'existe comme classe qu'à partir de ce savoir.
L'expression appartient à la tradition marxiste, où elle désigne le passage d'une condition subie à une action commune : des ouvriers partagent la même situation, mais ils ne forment une force qu'au moment où ils la comprennent ensemble. Elle rappelle le titre d'un livre de Georg Lukács paru en 1923, Histoire et conscience de classe, dont la thèse 112 discute l'auteur. Debord en fait la clé de son chapitre IV, en comparant les deux classes révolutionnaires de l'époque moderne :
La bourgeoisie est venue au pouvoir parce qu’elle est la classe de l’économie en développement. Le prolétariat ne peut être lui-même le pouvoir qu’en devenant la classe de la conscience.
La bourgeoisie possédait déjà le commerce, la banque et l'industrie quand elle a pris l'État. Sa conscience suivait sa puissance. Le prolétariat ne possède rien qui le porterait au pouvoir de lui-même : ni l'économie, ni l'État, ni la culture. Il ne lui reste que de savoir ce qu'il est, et d'agir en conséquence. C'est pourquoi le développement des forces productives ne lui garantit rien, et pourquoi aucune idéologie ne peut lui tenir lieu de savoir.
Que doit savoir le prolétariat ?
Qu'il n'est maître ni de son activité ni de sa vie. Cette dépossession est presque universelle ; la savoir est ce qui fait d'une population une classe.
La revue donne de ce savoir une définition très simple, en 1966, à propos de la révolte des Noirs de Watts et des luttes qui l'accompagnent aux États-Unis :
Les Noirs ne sont pas isolés dans leur lutte parce qu’une nouvelle conscience prolétarienne (la conscience de n’être en rien le maître de son activité, de sa vie) commence en Amérique dans des couches qui refusent le capitalisme moderne, et de ce fait, leur ressemblent.
La parenthèse décrit un savoir, celui d'une dépossession, et ne dit rien d'un sentiment d'appartenance ou d'une fierté de métier. La thèse 114 en tire sa définition du prolétariat : ceux qui ont perdu le pouvoir sur leur vie se redéfinissent comme tels « dès qu’ils le savent ». Le savoir ne s'ajoute donc pas après coup à une classe déjà formée. Il la forme. La thèse 123 en tire une exigence élevée : la théorie doit devenir l'affaire de tous, et les ouvriers doivent devenir dialecticiens, capables de penser eux-mêmes le mouvement de leur société.
Un exemple
La revue cite en 1966 une remarque de Villiers de l'Isle-Adam, témoin de la Commune de Paris : « Pour la première fois on entend les ouvriers échanger leurs appréciations sur des problèmes qu’avaient abordés jusqu’ici les seuls philosophes ». Juste avant, elle écrit que là où existent des conditions pratiques révolutionnaires, aucune théorie n'est trop difficile.
L'exemple dit ce qu'est la conscience de classe dans ce vocabulaire. Elle se voit au moment où des gens que la société tenait à l'écart de la pensée se mettent à discuter de tout, parce qu'ils ont commencé à agir ensemble. Le n° 12 en décrit une autre en mai 1968 : l'assemblée générale de la Sorbonne, ouverte aux travailleurs.
Qui porte cette conscience ?
Les travailleurs eux-mêmes, dans leurs assemblées. Debord refuse de la confier à un parti qui la détiendrait pour eux.
Le mouvement ouvrier du XXe siècle a souvent répondu autrement. Le bolchevisme confiait la conscience à un parti d'avant-garde, chargé de l'apporter aux masses ; la thèse 112 reproche à Lukács d'avoir salué en 1923, dans la forme bolchevique, ce qui réconciliait enfin la pensée et l'action, en prêtant au parti des vertus qu'il n'avait pas. Pour Debord, ce choix a produit la bureaucratie : une conscience séparée des travailleurs devient le privilège d'une couche qui parle en leur nom. Le n° 10 de la revue le dit à propos de l'Algérie :
Il faut dire aux masses ce qu’elles font. Les penseurs spécialisés de la révolution sont les spécialistes de sa fausse conscience, ceux qui s’aperçoivent ensuite qu’ils ont fait tout autre chose que ce qu’ils croyaient faire.
Le lieu de la conscience de classe est donc le conseil ouvrier. René Riesel, dans le dernier numéro, écrit que le conseil peut et doit être « l’organisation en actes de la conscience historique ». Savoir et décider s'y font au même endroit, par les mêmes personnes.
Quels contresens éviter ?
Deux surtout : réduire la conscience de classe à un sentiment d'appartenance, et croire qu'elle doit venir du dehors.
L'I.S. elle-même se décrivait en termes de conscience. « Le questionnaire » de 1964 dit qu'elle se propose d'être le plus haut degré de la conscience révolutionnaire internationale. Mais il précise aussitôt sa tâche : éclairer et coordonner les gestes de refus qui définissent les nouveaux contours du prolétariat, en s'appuyant sur la spontanéité des masses. La « Définition minimum des organisations révolutionnaires », publiée au n° 11 en 1967, ajoute qu'une telle organisation doit chercher, en gagnant, à disparaître comme organisation séparée.
On lit souvent La conscience de classe serait le sentiment d'appartenir au monde ouvrier, une identité ou une fierté de groupe.
Ce que disent les textes Chez Debord, c'est un savoir : celui d'être dépossédé de sa propre vie, et de ce qu'on peut faire contre cela. L'employé qui sait cela en fait partie autant que l'ouvrier : la thèse 114 étend le prolétariat aux services et aux professions intellectuelles soumis à la logique de l'usine.
On lit souvent La conscience de classe viendrait du dehors, apportée aux travailleurs par des intellectuels ou par un parti.
Ce que disent les textes Debord rejette ce modèle, qui mène selon lui à la bureaucratie. La revue tient les penseurs spécialisés de la révolution pour les spécialistes de sa fausse conscience, et place la conscience dans les conseils, là où les travailleurs décident eux-mêmes.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la conscience compte-t-elle plus pour le prolétariat que pour la bourgeoisie ?
Parce que la bourgeoisie disposait déjà de l'économie avant de prendre le pouvoir : sa puissance précédait sa conscience. Le prolétariat n'a ni propriété ni État. Il ne peut gouverner qu'en comprenant sa situation et en agissant à partir de cette compréhension.
Que reproche Debord à l'idée d'un parti porteur de la conscience de classe ?
Qu'elle sépare la conscience de ceux qu'elle concerne. Le parti devient propriétaire du savoir et parle au nom des travailleurs ; Debord y voit l'origine de la bureaucratie qui a confisqué la révolution russe.
Qu'illustre la remarque de Villiers de l'Isle-Adam sur la Commune, citée par la revue ?
Que la conscience de classe se manifeste quand des ouvriers se mettent à discuter eux-mêmes des questions réservées aux philosophes. La revue écrit juste avant que, là où existent des conditions pratiques révolutionnaires, aucune théorie n'est trop difficile.