Chapitre VI · thèses 147 à 164
Le temps spectaculaire
Exergue Baltasar Gracián, L'Homme de cour
Le temps que vend le spectacle : un temps pseudo-cyclique, fait de week-ends, de vacances et de saisons de nouveautés, qui a l'apparence du retour et la fonction de la consommation. Une époque sans fête qui se montre à elle-même comme une suite de festivités.
Le chapitre précédent avait laissé une question ouverte : si la société moderne refuse l'usage du temps historique qu'elle a créé, que donne-t-elle à la place ? Réponse en dix-huit thèses : un temps pseudo-cyclique, fabriqué, consommable.
Debord part du temps de la production, une accumulation d'intervalles équivalents, dont chaque tranche doit démontrer, montre en main, qu'elle vaut les autres, et suit ce qu'il devient hors du travail. Le loisir n'échappe pas à cette forme : il en est le prolongement. Le week-end, les vacances, les saisons de la mode, les anniversaires de la consommation reconstituent un retour du même qui a l'apparence du cycle ancien et la fonction du marché. Le capitalisme avancé en vient à vendre des blocs de temps tout équipés, où un séjour est une marchandise unifiée qui en contient d'autres.
La définition du chapitre tient en une phrase à double détente, à la thèse 153 : le temps spectaculaire, ce sont à la fois des heures dépensées devant les images et l'image qu'on vend de ces heures dépensées. On regarde des vies, et le temps où on les regarde est lui-même vendu comme une vie.
Deux thèses donnent au chapitre sa couleur. Celle qui constate qu'une époque saturée de festivités a perdu la fête : la fête supposait une communauté et une dépense, deux choses que cette société n'a plus. Et celle qui décrit le vécu quotidien sans langage ni mémoire, oublié au profit d'une fausse mémoire faite d'événements qui ne sont arrivés à personne. Le spectacle, conclut la thèse 158, est une conscience du temps faussée de part en part.