Chapitre VII · thèses 165 à 179
L'aménagement du territoire
Exergue Machiavel, Le Prince
L'urbanisme comme prise de possession de l'espace par le capitalisme : la banlieue, l'autoroute, le grand ensemble, qui rassemblent les travailleurs en les isolant. La face critique de l'urbanisme unitaire des premières années, et l'annonce d'In girum.
Le temps confisqué a une adresse. Le chapitre VII est celui de l'espace, et c'est le plus concret du livre : on peut aller voir, depuis n'importe quelle gare de banlieue, ce dont il parle.
Il commence par l'unification du monde par le marché — une unification qui est aussi une banalisation : ce qui abat les frontières dissout les qualités des lieux. Puis vient le paradoxe qui commande tout le chapitre : la société qui supprime la distance géographique recueille la distance en elle-même, sous forme de séparation. On va partout et l'on n'est nulle part ; le tourisme, sous-produit de la circulation des marchandises, se ramène au loisir d'aller voir ce qui est devenu banal.
L'urbanisme est alors défini pour ce qu'il est : la prise de possession de l'environnement par le capitalisme, qui refait la totalité de l'espace comme son propre décor. Debord lui donne une fonction précise, et de classe : maintenir l'atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés. De Haussmann perçant des boulevards pour l'artillerie aux grands ensembles qui suppriment la rue, c'est la même tâche poursuivie. L'automobile, produit-pilote de l'abondance, y est l'instrument de la dispersion.
Le chapitre porte, plus qu'aucun autre, la mémoire des dix premières années du groupe : la psychogéographie, la dérive, l'urbanisme unitaire y sont devenus une critique. Et il se referme sur la seule proposition positive du livre en matière d'espace — la plus grande idée révolutionnaire à propos de l'urbanisme n'est pas urbanistique : c'est la décision de reconstruire le territoire selon les besoins du pouvoir des conseils. Onze ans plus tard, In girum en fera une élégie pour un Paris détruit.