Chapitre I · thèses 1 à 34
La séparation achevée
Exergue Feuerbach, Préface à la deuxième édition de L'Essence du christianisme
Le livre commence par le mot et le pose en trente-quatre thèses : le spectacle n'est pas un ensemble d'images mais un rapport social, le résultat d'une séparation qui s'est faite monde. C'est le chapitre le plus cité, et le seul qu'il faille avoir lu pour ouvrir les autres n'importe où.
Le livre s'ouvre sur son propre objet, et il met trente-quatre thèses à le poser. C'est peu pour un concept de cette taille, et c'est beaucoup pour un lecteur qui croit savoir ce qu'est un spectacle. Tout le chapitre travaille contre cette croyance.
Le mouvement est simple à décrire, difficile à suivre. Debord part de ce qu'on voit — une accumulation d'images, un monde qui se montre — et ne cesse de reculer d'un cran : ces images ne sont pas le spectacle, elles en sont le résultat ; ce qui les produit est un rapport entre des personnes ; ce rapport est lui-même le produit d'une séparation ; et cette séparation n'est pas un accident de la vie moderne mais sa forme achevée. À la fin du chapitre, le mot a changé de sens sous nos yeux : on croyait qu'il désignait ce qu'on regarde, il désigne ce qui nous a été retiré.
Trois moments s'y détachent. Les dix premières thèses posent le spectacle comme totalité et comme inversion : il n'est pas un secteur, il est la société même considérée dans sa partie visible, et le vrai y est devenu un moment du faux. Les thèses suivantes décrivent son mode d'existence — la tautologie, le monopole de l'apparence, le monologue sans réplique, la reconstruction matérielle de l'illusion religieuse. Les dernières le rapportent à son sol : l'économie, la séparation devenue technique, le glissement de l'avoir au paraître, et cette formule qui referme le chapitre en une ligne — le spectacle est le capital parvenu à un tel degré d'accumulation qu'il devient image.
C'est le chapitre le plus cité du livre, et le plus mal cité. On lui prend la thèse 4 sans lire la suite de la phrase, ce qui permet de réduire le spectacle aux écrans ; on lui prend la thèse 9 en changeant un mot. Il est aussi le seul qu'il faille avoir lu pour ouvrir les huit autres n'importe où : le reste du livre suppose ce vocabulaire, jamais l'inverse.